Hydratation et coupe de poids · Partie 1
La coupe de poids des combattants : combien « cuttent »-ils vraiment ?
Faire le poids la veille, puis reprendre 8 à 10 kilos en une journée : la coupe de poids est devenue une routine des sports de combat. D'où viennent les kilos perdus, pourquoi la balance remonte plus haut qu'elle n'est descendue, et ce que le corps traverse entre les deux. Premier volet d'une série.
UFC 324, pendant la pesée officielle. Michael Bisping, ancien champion des poids moyens, commente devant les caméras les combattants qui ratent le poids. Au même moment, en arrière-plan, Cameron Smotherman s'effondre en descendant de la balance.
Vous n'avez qu'un seul boulot : arriver au poids, en forme. Vous êtes des combattants professionnels. Ce n'est pas si difficile, si ?
Ce qu'il faut en retenir
Une coupe de poids se fait presque uniquement avec de l'eau : water loading pour « tromper » les reins, vidage du glycogène, puis sudation. La graisse n'y est pour presque rien.
La balance remonte plus haut qu'avant la coupe parce qu'elle additionne tout : l'eau restituée, le glycogène et son eau, le repas en transit, l'eau retenue avec le sodium. Plus lourd ne veut pas dire mieux hydraté.
Avec 3 à 4 % d'eau en moins, le volume sanguin baisse de 5 à 8 % : le cœur se remplit moins, bat plus vite, et perd sa marge de réserve à l'effort.
Chez des lutteurs en coupe, les marqueurs rénaux atteignent les seuils d'une atteinte rénale aiguë, avant de redescendre.
Après une coupe modérée et une récupération encadrée, force et puissance reviennent à leur niveau de départ. Pour les coupes de 10 % relevées en MMA, les mesures manquent.
Une scène cocasse à l'UFC 324
Cameron Smotherman. Ce nom ne vous dit probablement pas grand-chose, mais vous vous souvenez peut-être de la scène ubuesque dont il a été un acteur malheureux. UFC 324, la première soirée sur Paramount, celle qui inaugure sept ans de diffusion exclusive de l'UFC sur le sol américain et dans d'autres pays. Alors que les combattants passent la pesée, Michael Bisping, ancien champion de la catégorie des poids moyens, s'exprime devant les caméras sur les combattants qui ratent le poids : « Je n'ai jamais aucune sympathie pour ces gars-là. Vous n'avez qu'un seul boulot : arriver au poids, en forme. Vous êtes des combattants professionnels. Ce n'est pas si difficile, si ? » Au moment précis de ces derniers mots, on voit en arrière-plan Cameron Smotherman s'effondrer en descendant de la balance. La déshydratation lui a trop coûté : les médecins le déclarent inapte à combattre.
Le récit à contrer
Si le néophyte trouvera ce principe bête et dangereux, l'aficionado lui répondra que cela fait partie du jeu, et que l'objectif est d'arriver, grâce à la « recharge », le plus lourd possible dans la cage le lendemain, jour du combat. Pourquoi ? À cause de cette croyance solidement ancrée : si je suis plus lourd que mon adversaire le soir du combat, j'aurai l'avantage sur lui.
Alors, est-ce que ça vaut le coup ? Quoique, cela appartient à chaque combattant. On peut néanmoins se demander comment il est possible d'arriver sur une balance en étant déshydraté, puis de faire un rebond d'une dizaine de kilos. Et surtout, que se passe-t-il concrètement dans le corps quand on perd 5 à 10 % de sa masse corporelle en quelques jours ?
Garde Haute vous propose une série de cinq articles sur la coupe de poids, le cutting. Celui-ci en est le premier.
D'où viennent les kilos perdus
À l'ère moderne du MMA, une coupe de poids n'est pas un simple jeûne. C'est un enchaînement de leviers qui permet de déshydrater son corps le plus possible, à la fin d'une période de régime strict, dans le but d'arriver tout pile au poids de sa catégorie le jour de la pesée.
On retrouve trois leviers principaux pour la perte de poids à l'approche du combat.
Ordres de grandeur
Trois leviers pour perdre du poids, pour un athlète de 77 kg qui descend à 70
« Tromper » les reins
≈ 2,5 kg
Water loading pendant trois jours, puis restriction : 3,2 % du poids en cinq jours, sans sauna ni exercice.
Vider le glycogène
≈ 1,2 à 1,8 kg
Régime sans glucides : chaque gramme de glycogène part avec environ 3 g d'eau, pour 400 à 600 g de réserve.
Transpirer
≈ 2 à 3 kg
Sauna, bain chaud, combinaison : les derniers kilos, et avec eux les sels minéraux de la sueur.
Total : 6 à 7 kg, soit 8 à 9 % du poids, presque uniquement de l'eau.
Premier levier, « tromper » les reins. La première étape ne consiste pas à arrêter de boire, mais à boire énormément : c'est le water loading. Pendant trois jours, le combattant ingère environ 100 millilitres d'eau par kilo de poids, soit 7 à 8 litres par jour pour 75 kg. L'excès d'eau dilue le sodium du sang ; le cerveau y lit un trop-plein et réduit la sécrétion de vasopressine, l'hormone qui dit aux reins de retenir l'eau. Les reins ouvrent les vannes et le combattant urine très fréquemment. Quand il coupe ensuite brutalement sa consommation, les reins continuent malgré tout à évacuer pendant un temps, alors que l'apport en eau a chuté.
Une étude menée en 2018 [1] a mesuré ce que cela donne chez des athlètes de sports de combat : 3,2 % du poids perdu en cinq jours avec cette méthode, contre 2,4 % par simple restriction d'eau, sans sauna ni exercice.
Deuxième levier, vider les réserves de sucre. Le combattant supprime aussi les glucides. Quand les stocks de glycogène, le carburant rapide des muscles et du foie, se vident, chaque gramme de glycogène part avec environ 3 grammes d'eau qui lui étaient liés [2]. Un homme de 80 kg en stocke 400 à 600 grammes : les vider emporte 1,2 à 1,8 kg d'eau. Ce poids perdu s'accompagne d'une baisse d'énergie, à cause de la chute des stocks de glycogène.
Troisième levier, transpirer. Sauna, bain chaud, combinaisons imperméables : les derniers kilos se perdent par la sueur. Cependant, la sueur n'est pas « que » de l'eau. Elle comporte les sels minéraux qui font fonctionner les muscles et les nerfs, en particulier le sodium, le potassium et le magnésium. La chaleur ajoute une contrainte supplémentaire : avec l'augmentation de la température corporelle, le cœur bat plus vite. Cette association, qui combine tenue imperméable, salle chauffée voire surchauffée et apport en eau quasi nul, a coûté la vie à trois lutteurs universitaires américains en six semaines à la fin de 1997. Elle a conduit la National Collegiate Athletic Association (NCAA) à imposer une catégorie minimum dans laquelle un combattant est autorisé à concourir, et à créer un programme de gestion de la perte de poids de ses athlètes [3].
Pourquoi le « rebond » après le cutting est-il si important ?
Un chiffre impressionne souvent les observateurs : les kilos repris par un combattant après la pesée. Un combattant pesé à 77 kg et qui annonce avoir coupé 3 ou 4 kilos peut en reprendre 8 à 10 sur une journée. Il rentre donc dans la cage beaucoup plus lourd qu'avant d'avoir commencé à se déshydrater.
En MMA, la perte avant la pesée représente environ 10 % du poids corporel, avec une reprise qui peut aller jusqu'à 11,7 % [4]. En muay-thaï, on observe des combattants qui reprennent entre 108 % et 138 % du poids qu'ils avaient perdu dans la semaine précédant la pesée [5].
Cela s'explique par le fait que le « rebond » ne se contente pas de réhydrater l'athlète. Plusieurs éléments s'additionnent. Le glycogène reconstitué revient avec ses 3 grammes d'eau par gramme : les 400 à 600 grammes de réserve cités plus haut pèsent 1,6 à 2,4 kilos une fois remplis. Le tube digestif se remplit : les boissons et les repas des 24 heures qui suivent la pesée pèsent tant qu'ils n'ont été ni absorbés ni éliminés. Enfin les reins, qui retiennent l'eau depuis la déshydratation, gardent ce qu'on leur donne dès que la boisson contient assez de sodium : un volume supérieur aux pertes reste alors dans le corps au lieu de finir dans les urines [6]. De ce fait, le combattant est plus lourd qu'au moment où il a commencé le fameux cutting. Pour autant, il n'est pas réellement mieux réhydraté. Nous aborderons ce point dans la partie 2 de cette série.
Ordres de grandeur
Pourquoi la balance remonte plus haut qu'elle n'est descendue : le même athlète à trois moments
- Poids de pesée, 70 kg
- Eau perdue, restituée, ≈ 5 kg
- Glycogène et son eau, ≈ 2 kg
- Contenu du tube digestif, ≈ 1 à 2 kg
- Eau retenue avec le sodium des boissons, ≈ 0,5 à 1 kg
Plus lourd qu'une semaine avant, sans être mieux hydraté : la balance additionne, elle ne trie pas.
Ce que ça change dans le corps
Les chiffres qui suivent viennent de mesures directes sur des athlètes ou des volontaires soumis à des protocoles de déshydratation contrôlée. Ils décrivent l'état du corps au moment de la pesée, ou pendant un effort réalisé en état déshydraté.
Mécanisme
Ce qui se passe dans le corps quand il perd 3 à 4 % de son eau
Moins d'eau
3 à 4 % du poids en moins
Sels minéraux
La sueur emporte surtout du sodium. Sur une coupe réaliste, les valeurs sanguines restent normales
Moins de plasma
Volume sanguin en baisse de 5 à 8 % : le sang est plus concentré
Reins
Moins de sang à filtrer : urée et créatinine montent chez les lutteurs en coupe
Le cœur se remplit moins
Moins de sang éjecté à chaque battement, il bat plus vite pour compenser
Marge de réserve réduite
À l'effort en ambiance chaude : débit cardiaque et endurance en baisse
Moins de sang, plus concentré. Quand le corps perd de l'eau, c'est d'abord le plasma, la partie liquide du sang, qui en fait les frais. Pour une déshydratation de 3 à 4 % du poids, le volume sanguin baisse d'environ 5 à 8 %, soit 350 à 570 millilitres en moins dans la circulation [7]. Les globules rouges occupent une part plus grande du volume restant : c'est l'hémoconcentration, un sang plus épais qui circule moins facilement.
Le cœur se remplit moins. Le volume d'éjection systolique, c'est la quantité de sang que le cœur expulse à chaque battement. Avec moins de sang en circulation, le cœur se remplit moins entre deux battements et en éjecte moins. Il compense en battant plus vite.
Lors d'un effort prolongé en ambiance chaude chez des sujets déshydratés, les mesures rapportent [7] un volume d'éjection en baisse jusqu'à 30 %, une fréquence cardiaque de 20 à 30 battements par minute au-dessus de la normale, et un débit cardiaque qui finit par baisser malgré cela.
Ces mesures sont faites pendant l'effort, en chaleur, en état déshydraté : elles décrivent le combattant au sauna la veille de la pesée, pas celui qui monte dans la cage le lendemain soir. Le volume sanguin se reconstitue avec la réhydratation. Ce que la coupe consomme, c'est une marge de réserve : le cœur n'a pas de mal en soi, il a moins de marge que d'habitude au moment où on lui en demande le plus.
Les reins reçoivent moins de sang. Avec moins de volume circulant, la filtration glomérulaire, c'est-à-dire le travail de nettoyage des reins, ralentit.
Chez des lutteurs suivis pendant leur coupe, les marqueurs de souffrance rénale (urée, créatinine) montent au point d'atteindre les seuils d'une atteinte rénale aiguë, avant de redescendre [8], [9].
Le risque grave, rare mais documenté, est la rhabdomyolyse : une destruction de fibres musculaires qui libère dans le sang une protéine, la myoglobine, toxique pour les reins en excès. Le facteur déclenchant est la combinaison d'un effort intense et d'une déshydratation. Un cas mortel a été décrit chez un combattant de MMA en pleine coupe de poids, porteur par ailleurs d'un trait génétique qui fragilise les globules rouges [10].
Les sels minéraux, le câblage. Les électrolytes (sodium, potassium, chlorure, magnésium) sont les ions qui portent le signal nerveux et déclenchent la contraction musculaire. La sueur en emporte, mais pas à parts égales : elle est riche en sodium et très pauvre en potassium, dont le corps garde d'énormes réserves à l'intérieur des cellules. Sur une coupe réaliste, water loading puis restriction, l'étude citée plus haut [1] a mesuré sodium, potassium et chlorure sanguins tout au long du protocole : ils bougent, mais restent dans les valeurs normales. Un vrai déficit en potassium, celui qui touche le rythme du cœur, ne vient pas de la sueur ; il vient des diurétiques, des laxatifs ou d'une coupe très prolongée.
Ce qu'il ne faut pas en conclure
La tentation du dramatique est forte, et il faut y résister. Rien de ce qui précède ne décrit un athlète abîmé pour de bon par une coupe.
Les études qui mesurent la force et la puissance après une coupe suivie d'une phase de récupération encadrée trouvent, pour des pertes modérées, un retour au niveau de départ [11].
Le volume plasmatique, les électrolytes et une bonne part du glycogène se reconstituent en quelques heures à une journée si la réhydratation est bien menée.
Deux réserves tout de même. La première : ces données de récupération concernent des coupes modérées, jusqu'à 5 % environ, alors que les coupes de 10 % relevées en MMA [4] sont bien plus lourdes, et pour celles-là les mesures manquent. La seconde : « tout revient » vaut pour une coupe. Ce que coûtent des dizaines de coupes répétées sur une carrière, c'est une autre question, qui sera abordée dans la partie 4 de cette série.
Quand un combattant pèse 10 à 12 kilos de plus que sa catégorie le soir du combat, on en déduit volontiers qu'il a coupé ces 10 à 12 kilos dans les derniers jours. C'est une erreur de lecture. Une partie de l'écart n'a jamais été coupée : c'est ce que le rebond ajoute, le glycogène et son eau, le repas en transit, l'eau retenue avec le sel. Et chez les combattants les mieux préparés, une autre partie a été perdue bien avant, par des semaines de diète.
Certains prennent le risque de tout perdre sur la fin, et reconnaissent d'ailleurs faire de très grosses coupes. Les plus prudents procèdent autrement : une diète tenue dans la durée et une perte de poids progressive, pour n'avoir plus que 4 à 5 kilos à perdre au moment de la coupe. Aldric Cassata, qui entraîne notamment Axel Sola et Manon Fiorot, l'explique régulièrement dans le podcast JabLife : ses deux combattants ne coupent « que » 4 à 5 kilos, alors qu'Axel Sola est un gabarit très lourd pour les 70 kg [13]. Un documentaire de RMC Sport le montre d'ailleurs tenir une diète stricte en continu, et c'est elle qui lui rend ensuite la coupe plus facile [14].
Ces témoignages ne sont pas des mesures, mais ils rejoignent les repères de l'International Society of Sports Nutrition [12] : perdre 0,5 à 1 % du poids par semaine pendant un camp d'environ huit semaines, garder hors camp un poids qui ne dépasse pas celui de la catégorie de plus de 12 à 15 %, et, quand la pesée a lieu la veille, ne pas perdre plus de 4 à 6 % du poids par la sueur. Ces repères relèvent d'un consensus d'experts : les auteurs précisent eux-mêmes qu'ils n'ont pas encore été pleinement validés par la recherche.
Pendant la réhydratation, c'est la boisson qui contient du sodium qui reste dans le corps : une eau sans sel repart en bonne partie dans les urines [6]. Et pendant la coupe, deux combinaisons sont à proscrire, parce que ce sont elles qui ont tué : la sudation en tenue imperméable, dans une pièce surchauffée et sans boire [3], et l'effort intense en pleine déshydratation, facteur déclenchant de la rhabdomyolyse [10].
Et ensuite ?
Faire le poids ne garantit pas d'être prêt à combattre. À la pesée, le combattant a moins de sang, moins de réserves d'énergie, des reins qui filtrent au ralenti et un câblage neuromusculaire moins fiable. Reste la question qui compte : en 24 à 30 heures de réhydratation, qu'est-ce qui revient vraiment, et l'avantage de poids supposé se traduit-il par un avantage réel dans la cage ? C'est l'objet de la Partie 2 : le mythe de l'avantage physique.
Clause de révision
Cet article reflète l'état de la littérature consultée en septembre 2026. Si des données nouvelles modifient l'analyse, l'article sera mis à jour et la version précédente archivée. Toute correction factuelle signalée par un lecteur sera examinée et, le cas échéant, intégrée avec mention de la source.
Références
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- Ricci AA, Evans C, Stull C, Peacock CA, French DN, Stout JR, et al. International society of sports nutrition position stand: nutrition and weight cut strategies for mixed martial arts and other combat sports. J Int Soc Sports Nutr. 2025;22(1):2467909. DOI : 10.1080/15502783.2025.2467909
- JabLife. Aldric & Herbi 90. Podcast. Témoignage d'Aldric Cassata, source non évaluée par les pairs.
- RMC Sport. Axel Sola Hors Cage : RMC SPORT en immersion avec le talent en quête d'excellence. Documentaire. Source non évaluée par les pairs.
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