Série KO · Partie 3
Le menton de verre existe-t-il ?
« Il n'a pas de menton » : certains combattants semblent s'écrouler au premier crochet propre, quand d'autres en encaissent toute la soirée. D'où vient cette fragilité au KO, ce qui l'aggrave vraiment, et ce qu'on peut y faire. Troisième volet de la série KO.
Ce qu'il faut en retenir
Le menton de verre n'est pas une propriété de la mâchoire. C'est la tolérance du cerveau à l'accélération rotationnelle, amortie par le cou et par l'anticipation.
Une variabilité individuelle existe, elle touche près de 18 % des combattants dans les données de l'UFC, mais l'idée qu'on « perde son menton » sous les coups reste plausible cliniquement et non démontrée sur les données de combat.
Les aggravants les mieux identifiés sont modifiables : une coupe de poids brutale et une fatigue mal gérée rapprochent du seuil, indépendamment des gènes ou de l'épaisseur du cou.
On n'endurcit pas un menton en encaissant. Un combattant qui s'écroule facilement ne « manque pas de caractère » : il a, le plus souvent, un cou qui n'amortit pas assez ou un œil qui ne voit pas venir le coup, deux choses qui se travaillent.
« Il n'a pas de menton »
Amir Khan, Wladimir Klitschko, Cody Garbrandt, plus récemment Beneil Dariush, font partie de ces combattants dont on a dit un jour, ou pendant toute leur carrière : « il n'a pas de menton ». Ils semblent s'écrouler au premier crochet propre encaissé, quand d'autres peuvent en encaisser toute la soirée sans jamais se faire finir.
On peut alors se poser la question : d'où vient cette apparente fragilité ? Qu'est-ce qui fait qu'un combattant encaisse plus de coups qu'un autre avant de tomber ? Peut-on y faire quelque chose ?
La troisième partie de notre série sur les KO essaie de répondre à ces questions.
Le « menton » n'est pas dans la mâchoire
Nous l'avons vu dans la première partie : la perte de conscience consécutive à un coup n'est induite ni par le menton ou l'os mandibulaire, ni par le cerveau qui viendrait percuter la boîte crânienne. C'est l'accélération angulaire brutale de la tête qui étire les axones et entraîne une suite d'événements qui conduisent à la perte de conscience. Vous pouvez relire ces informations ici.
On parle du menton car c'est le point d'impact idéal pour déclencher cette cascade d'événements.
Une étude de 2019 a comparé la réponse de la tête et la déformation du tissu cérébral entre des frappes suivies ou non d'une perte de conscience : elle conclut que c'est l'incapacité des muscles du cou à limiter le mouvement de la tête, ou le fait de ne pas voir venir le coup, qui conduit au KO [1].
Hånell et Rostami l'écrivent d'ailleurs noir sur blanc [2] :
L'analyse rétrospective des knock-outs en boxe a révélé qu'ils sont typiquement causés par un crochet sur le côté de la mâchoire entraînant une rotation de la tête dans le plan horizontal. Les uppercuts au menton peuvent également provoquer une perte de connaissance, tandis que les coups directs au visage sont peu susceptibles de le faire. Cela explique l'expression « menton de verre », qui désigne depuis plus de 100 ans un boxeur facilement mis KO par un coup à la mâchoire. La faiblesse n'est cependant très probablement pas la mâchoire elle-même, mais résulte plutôt d'une incapacité des muscles du cou à réduire le mouvement de la tête ou du fait que le boxeur ne voit pas venir le coup.

Une sensibilité qui varie réellement d'un combattant à l'autre
Cependant, le fait que certains combattants encaissent moins bien n'est pas qu'une simple impression.
L'analyse de 4 896 combats disputés entre 2010 et 2021, représentant 1 749 combattants uniques, le confirme [3] : statistiquement, certains combattants présentent une probabilité de KO supérieure, indépendamment de l'adversaire qu'ils affrontent. On retrouve cela chez 308 combattants, soit 18 % de l'effectif.
Il semble donc qu'il existe une variabilité individuelle du seuil de tolérance au coup.
Inné ou acquis ?
Qu'en est-il de la croyance qui dit qu'un combattant finit par ne « plus avoir de menton » à force d'avoir pris trop de coups ? Les données de la littérature divergent.
Cette même analyse ne trouve pas d'association statistique entre le nombre de KO déjà subis et la probabilité d'un KO futur [3]. Dans cette cohorte, la « fragilité » de certains combattants semble relativement stable dans le temps. Elle prend cependant en compte l'intégralité des arrêts par KO ou TKO, indépendamment du fait qu'il y ait eu commotion ou pas. C'est une limite méthodologique certaine ; néanmoins, la littérature spécifique aux pratiquants de sports de combat reste relativement pauvre sur le sujet.
Côté football américain, où le sujet des commotions cérébrales est central, une étude montre qu'un antécédent de trois commotions ou plus multiplie par trois le risque d'en subir une nouvelle [4]. Au rugby, le constat est relativement proche : le meilleur prédicteur de l'apparition d'une commotion est l'antécédent de commotion. Plus précisément, un athlète ayant subi plus de deux commotions sur les douze derniers mois a presque dix fois plus de risque d'en subir une nouvelle qu'un athlète n'en ayant pas eu [5].
Il est difficile de tirer des conclusions nettes de ces articles : d'un côté, on mesure un KO au sens strict du règlement, de l'autre, une commotion diagnostiquée par une équipe médicale. Cependant, l'idée qu'un cerveau déjà commotionné bascule plus vite est plus que plausible, simplement pas clairement démontrée chez les combattants.

Une conséquence pratique néanmoins pour les combattants : si l'on ne peut pas clairement démontrer que le menton se fragilise avec le temps, il n'a jamais été montré non plus qu'on pouvait l'endurcir. Les entraînements que l'on peut malheureusement parfois voir en ligne, qui consistent à faire encaisser des coups à la tête, ne doivent en aucun cas être recommandés ou pratiqués.
Les facteurs qui abaissent le seuil
Il existe néanmoins plusieurs facteurs qui abaissent le seuil de tolérance, et sur lesquels l'athlète peut plus ou moins jouer.
La coupe de poids et la déshydratation
Nous l'avons vu, le cerveau baigne dans le liquide céphalorachidien (LCR), qui joue le rôle d'amortisseur hydraulique contre les chocs. La coupe de poids rapide vide en partie cet amortisseur.
Une enquête menée auprès de 132 combattants de sept disciplines rapporte que 60 à 70 % d'entre eux constatent une aggravation et un allongement de leurs symptômes commotionnels lorsqu'ils font une coupe de poids, et la sévérité déclarée est plus forte en MMA qu'en boxe [6].
En plus de la réduction de l'amorti mécanique, les auteurs avancent une autre conséquence possible de la déshydratation. Une commotion cérébrale induit un désordre au niveau des neurones, et ces derniers vont avoir besoin de beaucoup d'énergie pour se rétablir. Or la déshydratation réduit le volume sanguin (donc la quantité de sang disponible), alors que le sang est censé amener cette énergie au cerveau, au moment où il en réclame le plus. D'ailleurs, dans cette étude, les auteurs montrent que les symptômes d'une coupe de poids rapide et ceux d'une commotion cérébrale sont assez similaires.
Reste le coût sur une carrière.
Une étude menée sur 103 combattants de MMA et 53 boxeurs professionnels pendant quatre ans montre qu'une zone profonde du cerveau, le putamen, perd d'autant plus de volume chaque année que le combattant a disputé de combats [7]. L'effet du nombre de combats disparaît chez les poids lourds, et il est plus important chez les poids légers, là où la coupe de poids est importante. Les auteurs font l'hypothèse, non démontrée, que la coupe de poids explique cet écart.
La fatigue
Est-ce qu'un combattant fatigué encaisse moins bien ? La logique paraît simple : la tête repose sur le cou, qui retient sa rotation. Lorsqu'on est frais, on est plus réactif, on contracte les muscles plus rapidement et on réduit l'impact. Fatigué, c'est l'inverse : la tête tourne davantage et le risque de KO est plus important. Cependant, il n'existe quasiment aucune donnée qui confirme cette intuition.
Une étude a certes testé la capacité de 24 karatékas à réduire les accélérations de leur tête après un protocole de fatigue du cou [8]. Cela dit, il n'y a pas eu de comparaison entre une condition sans fatigue et une condition avec fatigue. Elle ne démontre donc pas à elle seule que la fatigue influence la tenue de la tête.
Cette même étude montre en revanche que huit semaines d'un programme de proprioception cervicale, c'est-à-dire du sens qui nous renseigne sur la position de nos articulations, réduisent chez un karatéka fatigué les déplacements de la tête d'environ 30 % et son accélération en rotation de près de trois fois, par rapport au groupe témoin [8].
Deux réserves empêchent cependant d'en faire un argument sur le KO. D'abord, la secousse mesurée n'est pas un coup reçu au visage, mais le contrecoup du coup que le karatéka porte lui-même dans un sac de frappe. Ensuite, les accélérations en jeu sont environ cent fois plus faibles que celles qui mettent KO. Un cou entraîné encaisse donc mieux une secousse, y compris fatigué, mais on n'a aucune certitude sur le KO.
Le cou, l'anticipation et le terrain constitutionnel
Les deux leviers réellement documentés, la raideur du cou et surtout l'anticipation (voir le coup arriver et contracter le cou à temps, ou être capable de « rouler » avec le coup), sont l'exact revers du menton de verre : ils relèvent le seuil de tolérance au KO au lieu de l'abaisser. Ces deux leviers seront développés dans la partie 4 de cette série.
Sur la tête et le cou, deux éléments sur lesquels les combattants n'ont aucune maîtrise jouent également : la morphologie et la génétique. Une tête plus lourde subit moins de mouvement à force égale [9]. Pour la génétique, petit rappel : un gène est une recette qui permet de fabriquer une protéine, et chaque gène existe en plusieurs versions, appelées allèles, dont nous héritons de nos parents sans avoir le choix. Celui qui revient sans cesse dans la littérature sur les traumatismes crâniens s'appelle APOE.
Une étude de 1997 portant sur 30 boxeurs professionnels a observé que chez ceux qui avaient peu combattu, la version du gène ne changeait rien du tout. Chez ceux ayant disputé douze combats ou plus, en revanche, les porteurs d'un allèle spécifique présentaient des atteintes neurologiques plus de deux fois plus sévères que les autres [10].
Autrement dit, la génétique n'a d'influence que s'il y a une quantité d'exposition (coups reçus) suffisante.

Clause de révision
Cet article reflète l'état de la littérature consultée en septembre 2026. Si des données nouvelles modifient l'analyse, l'article sera mis à jour et la version précédente archivée. Toute correction factuelle signalée par un lecteur sera examinée et, le cas échéant, intégrée avec mention de la source.
Références
- Cournoyer J, Hoshizaki TB. Head dynamic response and brain tissue deformation for boxing punches with and without loss of consciousness. Clin Biomech. 2019;67:96-101. DOI : 10.1016/j.clinbiomech.2019.05.003
- Hånell A, Rostami E. How can a punch knock you out? Front Neurol. 2020;11:570566. DOI : 10.3389/fneur.2020.570566
- Kotrba V. Can a fighter develop glass jaw? Statistical evidence from mixed martial arts. Rev Artes Marciales Asiát. 2023;18(2):95-102. DOI : 10.18002/rama.v18i2.6205
- Guskiewicz KM, McCrea M, Marshall SW, Cantu RC, Randolph C, Barr W, et al. Cumulative effects associated with recurrent concussion in collegiate football players: the NCAA Concussion Study. JAMA. 2003;290(19):2549-2555. DOI : 10.1001/jama.290.19.2549
- Liston M, Leckey C, Whale A, van Dyk N. Neck strength assessment offers no clinical value in predicting concussion in male professional rugby players: a prospective cohort study. J Orthop Sports Phys Ther. 2023;53(5):317-323. DOI : 10.2519/jospt.2023.11723
- Uddin N, Waldron M, Patterson SD, Winter S, Tallent J. A survey of combat athletes' rapid weight loss practices and evaluation of the relationship with concussion symptom recall. Clin J Sport Med. 2022;32(6):580-587. DOI : 10.1097/JSM.0000000000001032
- Bray MJC, Tsai J, Bryant BR, Narapareddy BR, Richey LN, Krieg A, et al. Effect of weight class on regional brain volume, cognition, and other neuropsychiatric outcomes among professional fighters. Neurotrauma Rep. 2021;2(1):169-179. DOI : 10.1089/neur.2020.0057
- Afhami N, Siamaki R, Sadeghi N. The effect of eight weeks of training on head and neck stability in Tsuki punch after neck muscle fatigue. J Res Rehabil Sci. 2020;16(1):32-41.
- Williams EMP, Petrie FJ, Pennington TN, Powell DRL, Arora H, Mackintosh KA, et al. Sex differences in neck strength and head impact kinematics in university rugby union players. Eur J Sport Sci. 2022;22(11):1649-1658. DOI : 10.1080/17461391.2021.1973573
- Jordan BD, Relkin NR, Ravdin LD, Jacobs AR, Bennett A, Gandy S. Apolipoprotein E ε4 associated with chronic traumatic brain injury in boxing. JAMA. 1997;278(2):136-140. DOI : 10.1001/jama.1997.03550020068040
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